Humeur malvenue

Carte postale 2026 | §14

14.

L’humeur malvenue parfois, le trop plein, la fatigue d’organiser, surtout quand est comme moi un peu maniaque du planning et des horaires, un peu sur les dents malgré soi, et il faut dire qu’ici, enclavé dans la gorge, ralenti par les routes vertigineuses que sillonnent sans relâche les motards qui vous saluent du pied droit, avec toujours à l’arrière un enfant malade sur deux, ce qui peut certes suspendre pour un temps l’insatiable flux de questions de l’aîné, un véritable interrogatoire sur le poids, la longueur, la vitesse, la puissance, la distance, la physique des choses, comme si j’étais omniscient ; mitraillage hélas aussitôt remplacé par un râle suraigu signalant la souffrance intolérable que lui cause sa nausée — c’est en fait, comme il nous le dira plus tard, sa « stratégie pour gagner du temps » — ; il faut dire qu’ici c’est autre chose que les vacances bien huilées, pré-fabriquées, de la machine à cash Center Parcs, que j’ai troquées pour le bric-à-brac anguleux, la niche imprenable du Royans (et par la même occasion j’ai troqué ma mère pour ma femme, gagnant donc au change sur les deux tableaux), soit un pays regorgeant de possibles, rustique et débraillé comme sont exubérants sa rocaille et sa broussaille, ses copeaux de montagne plantés comme des tessons dans la croûte, un pays dont l’inaccessibilité foncière fait sans doute les délices des touristes en mal d’obstacles dans la mécanique de leur quotidien, venus se ressourcer dans l’accomplissement de corvées dépaysantes (ainsi des campeurs qui crapahutent de place en place à seule fin de faire et défaire inlassablement leur cantonnement) ; un pays rendu moins abordable encore par le règne sans partage de la chaleur, devenue force cosmique suprême. L’oeil accablant qui débusque toute ombre au cours de sa rotation, qui vous traque et vous fait flamber comme une torche dès le bout du nez dehors, la moiteur perpétuelle de la peau — il n’y a pas jusqu’à ma montre qui ne me tienne chaud — condamnent à la langueur même les meilleures volontés. Alors je surveille la météo avec une inquiétude que jamais n’apaisent les prévisions, tant est chaque jour ajourné le terme de la canicule ; à croire qu’on va cuire pour toujours dans cette fournaise. Alors je suis à la trace, sur la carte en temps réel des impacts de foudre, la trajectoire de l’orage promis, mais le bougre s’arrange toujours pour nous fuir : on pue de la gueule ou quoi ? Ah l’implacable bulletin qui vous fait redouter d’avance les nuits tropicales dans des draps trempés, écris-je harcelé par deux, non… trois, non… quatre mouches qui ont élu domicile avec nous dans la maison de location. Mais pourquoi donc nous collent-elles ainsi, est-ce ma sueur qu’elles viennent sucer ? Chercheraient-elles désespérément à se rafraîchir aussi ? Ou peut-être que, se démultipliant de jour en jour, faute de place elles ne peuvent plus que se cogner encore et encore à nous ?

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À la recherche d'une forme

27 août 2026

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L’aventure minuscule

Carte postale 2026 | §§ 11-13

11.

Nos grands voyages ont bien changé depuis que nous avons ajouté un puis deux membres à notre fine équipe : moins de nomadisme certes, moins de cosmopolitisme, on s’établit plus durablement quelque part au bord de la mer ou de la montagne, en France la plupart du temps (nous n’avons voyagé à l’étranger qu’une fois avec nos enfants, et ce n’était pas bien loin de la frontière…). Pas de vacances d’esthète en quête de distinction, il nous suffit de nous trouver un centre de gravité tranquille, à l’écart des foules, autour duquel papillonner en paix, sans ambitions grandioses. Passer le temps ensemble en harmonie, tant bien que mal, ce qui n’est pas une mince affaire sachant la place que prennent de jeunes marmots à plein temps.

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26 août 2026

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Gloire ici à toi, fier Pompon !

Carte postale 2026 | § 10

10.

Je savais à quoi m’en tenir quand notre choix de destination pour l’été – rapport à la chaleur, s’entend, que nous fuyons d’ordinaire pour des régions moins méridionales, mais à quel recoin se vouer désormais que nulle part n’échappe plus à l’étouffement ? – s’est arrêté sur le Vercors, mais la force d’un souvenir l’a emporté sur tout autre considération, en l’occurrence notre épique bivouac itinérant de l’an 2014 en compagnie d’un âne, fantaisie d’amoureux inspirée par le précédent cévenol de Stevenson. Délicieux et mouvementé périple, dont je consignai le récit dans la foulée, l’un donc de mes inédits qu’à l’occasion je publierai, quand j’aurai le loisir de corriger au préalable les quelques naïvetés et scories de jeunesse qui l’affaiblissent. À la faveur d’une randonnée en famille autour de Saint-Martin en Vercors où nous avons loué pour la journée un âne (il s’appellerait Scoubidoo, avec juste ce qu’il faut de docilité : on ne peut pas trop en demander à un âne…), afin qu’il porte sur son dos notre cadet trop peu aguerri encore aux longues distances, auprès de la dame même à qui nous avions déjà loué notre âne douze ans plus tôt, nous nous sommes demandés à tout hasard ce que celui-ci était devenu, ce satané Pompon qui nous avait alors tant malmenés. Quelle ne fut donc pas notre nostalgie, en posant la question à la dame au moment de lui rendre Scoubidoo, quand elle nous apprit que le fameux Pompon était encore là, fidèle au poste, dans la force de l’âge des ânes désormais (vingt-deux ans, ce qui lui faisait dix ans à l’époque où nous l’avions connu). Il était même sous nos yeux, étendu de tout son long dans l’enclos, occupé à se gratter contre le sol, avec sa grosse tête d’âne pure race du Cotentin, à la différence de ses homologues dans le cheptel, tous de simples bâtards (chers ânes, excusez l’expression !) sans lignée, et de moindre gabarit. C’était donc lui, l’âne dont nos souvenirs avaient fait un colosse aux embardées légendaires, seul moyen de justifier tout le fil qu’il nous avait donné à retordre. Bien sûr lui ne nous remit certainement pas, ni ne nous vit d’ailleurs, pas un regard : nous restions hors de son champ de vision, quelques unes parmi les centaines de vagues silhouettes qu’il avait pour ordre d’escorter sur les Hauts Plateaux, avec tout leur barda sur son dos, de semaine en semaine. Gloire ici à toi, fier Pompon !

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26 août 2026

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Quiproquo au buffet à volonté

Carte postale 2026 | §§ 8-9

8.

Comme le voyage, dans le sens du dépaysement, n’existe plus — puisque tout le monde va partout comme chez soi — il faut le chercher dans les perturbations de l’esprit.

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21 août 2026

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Caddie-tamponneur et piédestaux d’opéra

Carte postale 2026 | §§ 6-7

6.

Une semaine plus tard, autres vacances, autre décor : je suis avec l’aîné à l’Intermarché de Villard-de-Lans, où Saint Éloi et Monique Ranou règnent en tyrans sur des rayons tristement dégarnis. À la caisse nous peinons à suivre le rythme pour remplir nos sacs des articles que scanne la caissière, si bien que sans trop y prendre garde, j’ai positionné derrière moi mon caddie plus ou moins au milieu du passage, ce que ne tolère pas une boomeuse passant dans mon dos qui, plutôt que de me demander d’écarter pour elle ledit caddie, le tamponne agressivement à l’aide du sien afin de se dégager la route, et je repense à ma mère une semaine plus tôt à Center Parcs, nous racontant comment elle avait bousculé sans ménagement, d’un coup de coude impitoyable, ce vacancier lui barrant la route à la sortie de l’ascenseur de l’Aqua Mundo. Quand bien même ce vacancier, qu’elle nous dépeignit alors comme un lourdaud s’offusquant d’un « Oh ! » bouffon de son passage en force, se serait indélicatement posté devant les battants coulissants de l’ascenseur, je ne saurai jamais dans quelle mesure il méritait une telle riposte, n’ayant eu accès qu’à un compte rendu partial de l’événement. Méritais-je quant à moi, une semaine plus tard à Villard-de-Lans, qu’on tamponne mon caddie ?

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20 août 2026

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Dégobillis à Chambord

Carte postale 2026 | § 5

5.

Au contraire du cadet, à qui je passerais tout, encore selon ma mère. Qu’importe qu’ait pourtant fait son malheur l’éducation à la dure qui fut son lot à elle. Elle ne démord pas de certaines idées de son temps. Le cadet, malade en voiture, a vomi tout son lait du lever juste au moment où nous arrivions au château de Chambord pour un spectacle équestre. N’aurait-il pas au moins pu nous prévenir à temps pour qu’on s’arrête, et se soulager dans les formes sur le bord de la route, comme tout le monde ? (Quant à moi, je ne suis pas sûr qu’on puisse exiger une telle maîtrise de soi de la part d’un petit garçon de quatre ans tout ronds.) Elle me concédera tout de même plus tard qu’il s’est bravement tenu ensuite, malgré son indisposition, tandis que j’écopais approximativement le dégobillis à l’aide d’une vieille couverture qui par chance traînait dans la bagnole, me garais au parking de Chambord, courais en quête d’une boutique de souvenirs dans l’espoir d’y trouver un t-shirt de rechange qu’il me fallut acheter en taille XS (24,90) à défaut de modèle enfant, pour en affubler le petit bonhomme. Flottant jusqu’aux poignets et genoux dans ce pis-aller orné d’un cerf, ne m’a-t-il pas alors suivi à marche forcée sans jamais émettre la moindre plainte pour contourner le château sous le cagnard — au contraire de ma mère, soumise à rude épreuve et pestant à cinquante mètres derrière nous — et rallier in extremis aux antipodes les écuries du Maréchal de Saxe où le gentil spectacle équestre retraçant l’histoire du château, commenté en voix off par un enregistrement de Jean Dujardin, était sur le point de commencer devant des gradins déjà pleins qui nous contraignirent à nous séparer en deux groupes — d’un côté, ma mère et mon aîné, de l’autre, mon cadet et moi — pour trouver où nous assoir ?

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19 août 2026

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Un écrivain à Center Parcs

Carte postale 2026 | §§ 1-4

1.

On n’imagine pas un écrivain digne de ce nom, aussi maudit soit-il, passer une semaine de vacances à Center Parcs, en Sologne. Il y aura fallu la conspiration de fortes contraintes logistiques : seul entre mes jeunes enfants et ma vieille mère.

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18 août 2026

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Si c’est pour se prendre des coups…

Si je nage en club, c’est pour entre autres pratiquer à mon aise. Aujourd’hui, j’ai eu le malheur d’expérimenter la piscine Jacqueline Auriol à la pause déjallée Louis de Funès, pour une séance burlesque en effet si on doit la prendre à tout prix du bon pied, mais un peu rase à mon goût. À la sociologie du quartier, boomeurs industrieux et cadres strava, ajoutez l’afflux suscité par la chaleur ainsi que la restriction d’horaire imputée à celle-ci : ça se bouscule au comptoir, qui ouvrira à midi pile et pas une seconde plus tôt malgré des guichetiers dans les starting-blocks, et la file déjà dense, inavertie du changement, plutôt sur les nerfs sauf une bande de vieilles qui se racontent trop fort le pays, de ces habituées toujours en pole position.

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9 juillet 2026

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D’où parles-tu, camarade ?

Dans mes notes laissées en friche pour cause de cerveau fondu par la chaleur, cette idée que chacun devrait déclarer d’où il parle, à l’instar de l’exorde marxiste, avant que d’ergoter en public à propos de la canicule. Non pas pour se faire mousser ni plaindre, mais qu’on sache au moins à qui on a affaire, à quelles conditions réelles telle opinion est arrimée. Je me prête donc à l’exercice :

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8 juillet 2026

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Nettoyer les bidonvilles ontologiques

À propos de l'idylle entre Richard Dawkins et Claudia

On peut au moins reconnaître le mérite d’avoir déchaîné les passions sur X à l’édito de Richard Dawkins, fameux biologiste dont Le Gène égoïste a légitimement fait date, célèbre aussi pour son athéisme intransigeant. Peut-être n’aurait-il pas dû lui valoir une telle avalanche de sarcasmes : sa chronique se voulait sans doute avant tout récréative.

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À la recherche d'une forme

5 mai 2026

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